Batumi-figue, mi-raisin

📆 19 avril 2026
📍 Erzurum – Batumi

À 7h, je suis devant le bureau de la compagnie de bus. Personne ne parle anglais, mais l’homme derrière le comptoir regarde mon billet et me fait signe de patienter avec les autres. Il y a un couple de personnes âgées et une jeune femme aux yeux bordés de longs cils noirs comme son voile. Le chauffeur arrive et dit quelques mots qui font se lever l’assemblée. Je suis le mouvement, mets mon sac dans le coffre et prends place dans le minibus. Nous quittons Erzurum un peu avant 8h. Le temps est grisâtre et une fine pluie arrose la route. Dans le bus, il fait froid et une odeur de transpiration imprègne les sièges défraîchis. Nous roulons dans un vaste marais dont les champs trempés s’étirent jusqu’au pied des montagnes. Rapidement, nous atteignons le col poudré de neige. Le bus s’arrête constamment pour laisser monter ou descendre du monde. Autour de nous, les parois rocheuses sont pratiquement verticales. Des arbres semblables à des peupliers sans couleur suivent la même trajectoire.

Un long tunnel débouche sur un paysage plus vert. Je compte les villages encastrés dans la vallée, au bord de notre sinueux chemin. Les montagnes prennent des teintes de tiramisu – brun foncé mélangé de beige crémeux. Enchaînement de tunnels, de ponts qui traversent des gorges vertigineuses. Au milieu de ce décor sauvage, une station-service apparaît et nous nous y arrêtons pour embarquer un vieil homme élancé. Il porte une longue tunique, un épais bonnet de laine surmonté d’un pompon et, en guise de sac, une hotte en rotin. Le ciel se découvre et je savoure le soleil à travers la vitre sale. Nous longeons maintenant un lac aux multiples bras. Posées dans l’eau d’un turquoise profond, les montagnes sont semblables à des pattes de dinosaures.

Après quelques heures de route, le minibus s’arrête à une nouvelle station-service. «We have a ten-minute break», me dit avec douceur la jeune femme aux longs cils noirs, percevant probablement que je ne comprends rien aux mots du chauffeur. Je suis pratiquement sûre que la femme assise devant moi, cheveux grisonnants et baskets de sport, est une Européenne égarée comme moi. J’engage la conversation en lui demandant si elle parle anglais – réflexe de touriste que de se repérer dans la foule, de se lier d’un «where are you from?» avant de tisser ensemble un radeau qui rappelle la maison. Elle est Allemande, on change donc de langue pour discuter. Journaliste radio à Berlin, elle raconte qu’elle se rend à Batumi, comme moi, et que son fils étudie à l’EPFL. Il a rejoint Taïwan sans avion il y a quelques années, elle a donc bénéficié de son expérience pour organiser le voyage. Je lui parle de mon projet de rejoindre le Kazakhstan, de mon inquiétude quant au passage en Russie. Elle s’intéresse, se montre rassurante. Tout s’est bien passé pour son fils, il n’y a pas de raison que ce soit différent pour moi. Le minibus nous lâche à Hopa, avec quelques vagues informations sur l’endroit où trouver le suivant. Je le cherche en compagnie de l’Allemande, avec qui je fais le chemin jusqu’à Sarp. Nous nous séparons en passant la frontière vers la Géorgie.

Le bus de ligne qui rejoint le centre de Batumi est absolument bondé. Écrasée contre la vitre, j’écarquille les yeux sur l’immensité de la mer Noire, juste au bord de la route. Aucune côte en vue, juste la surface d’un bleu profond. Je pense à l’étrange relation qui lie les passagères et passagers des transports. Ici, les gens passent leur téléphone ou leur carte de crédit de main en main pour que la personne la plus proche de l’appareil valide leur course. Quand une voiture coupe la route au bus et oblige le chauffeur à planter sur les freins, c’est tout le bus qui grogne avec indignation sur l’automobiliste.

Batumi est une ville étrange. J’y arrive en fin d’après-midi, après avoir laissé le décalage horaire me voler une heure en chemin (j’ai maintenant deux heures d’avance sur la Suisse). Je séjourne dans la vieille ville, dédale de rues étroites à angle droit qui débordent de voitures. Je me promène au hasard, fascinée par l’écriture inconnue qui orne les enseignes. Les allées sont plantées de hauts palmiers, les ruelles de rosiers en fleurs. Je ne saurais qualifier l’architecture de Batumi. Des maisons basses aux façades très colorées ornées de moulures côtoient d’élégants immeubles un peu à l’européenne et d’impressionnants monuments Art Nouveau. Plus au sud de la ville, gratte-ciels et casinos lui valent le surnom de Vegas du Caucase.

Je me promène longuement, arpentant notamment avec émerveillement le vaste parc qui s’étend au bord de la mer. Sous la verdure touffue, la pluie est un bruit plus qu’une sensation. Sur Europe Square, je me laisse impressionner par la splendeur des édifices. La place a été nommée ainsi en 1997 afin de souligner le désir de la Géorgie de se rapprocher des institutions européennes. À la croisée des continents, le pays s’est modelé par de multiples influences : grecques, romaines, byzantines, perses, ottomanes. Aujourd’hui, la « question européenne » est au cœur de l’actualité. La candidature à l’adhésion à l’Union européenne a été lancée en 2023 avec une large adhésion de la population. Pourtant, le gouvernement a fait marche-arrière en 2024, probablement bousculé par quelque remous venu du voisin russe. Depuis, des milliers de Géorgiennes et Géorgiens descendent régulièrement dans la rue – pas seulement pour réclamer l’adhésion à l’UE, mais plus généralement pour dénoncer une corruption électorale, un recul démocratique et une forme d’autoritarisme. Je ne vois rien de cela à Batumi, la ville me semble plutôt léthargique.

Je fuis la pluie dans un restaurant où je découvre combien l’anglais est rare, ici. La carte est traduite, mais le serveur ne me comprend pas vraiment. Il m’amène un bouillon aux herbes fraîches au fond duquel je découvre un large bout de viande bouillie. C’est le khashlama, la soupe traditionnelle. Sauf que j’avais commandé la soupe aux champignons et que je ne mange pas d’animaux. Je mobilise mes rudiments de russe pour expliquer la situation, qui provoque une sacrée agitation pleine d’incompréhension et d’agacement…

Au lever du jour, le ciel est gris et la rue déserte. La vie commence tard, en Géorgie. J’en profite pour arpenter la promenade qui longe la côte et regarder les pêcheurs au travail. Dans un quartier encore inexploré, je visite le bazar de Batumi. Seule touriste dans la vaste halle sombre, je n’ose pas sortir l’appareil photo. Un vendeur m’interpelle, je perds mes moyens et réponds en anglais. Un peu plus loin, je prends mon courage à deux mains et parle en russe à une dame qui me présente ses produits. J’arrive à demander ce que sont les étranges bougies de toutes les couleurs qui pendent au-dessus de son stand. Elle me fait goûter : ce sont des churchkhela, une confiserie géorgienne composée de noix enfilées sur une cordelette et nappées de jus de raisin. Je lui demande si je peux prendre des photos – « Iesli ty koupich », si tu achètes, bien sûr. Les étals débordent de carottes terreuses et de choux géants. Plus loin, on vend des céréales en vrac dans de gros sacs blancs : riz, farine, avoine, seigle… Dehors, des parasols multicolores ombragent les stands de fruits qui s’étalent au bord de la route poussiéreuse. Dans ce décor du quotidien tellement banal, je me sens de trop.

Bienvenue à bord

Je m’appelle Camille et je suis touriste professionnelle (entre autres). J’ai créé Lève l’encre en 2017 pour partager le récit de mes voyages à la découverte des paysages de Suisse et d’ailleurs. J’espère te donner envie de voyager, notamment en privilégiant le train – pour la planète, mais aussi parce que c’est une expérience exceptionnelle.

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