
📆 Début 2026
📍 À la maison
J’ai encore acheté un carnet. J’en ai déjà une dizaine, mais il en fallait un nouveau car cette histoire mérite bien son propre écrin. J’ai choisi un beau modèle, avec des feuilles épaisses. J’ai doublé la couverture pour qu’elle résiste mieux et j’y ai inscrit la destination. Ensuite, je l’ai ouvert à la première page et j’ai réfléchi. Il faut que je rembobine jusqu’au début, là où naissent les envies.
L’envie de partir mijote depuis quelques mois. Près de sept ans après avoir commencé à apprendre le russe, j’ai envie de pratiquer. Mon projet de prendre un jour le Transsibérien n’est pas encore enterré, mais je dois bien me résoudre à le laisser de côté pour l’instant.
L’envie d’écrire, quant à elle, remonte précisément au 8 janvier dernier. C’est là que j’ai couché les premiers mots dans ce nouveau carnet.
Jeudi 8 janvier
J’ai regardé la date sur le calendrier et j’ai pensé : « Dans un mois, j’ai 33 ans, dans deux mois, c’est les élections communales, et dans trois mois, je serai partie. » Je ne sais pas encore quel sera l’itinéraire, mais la petite voix au fond de moi est intransigeante : au bout du chemin, il y aura le Kazakhstan. Sauf que les frontières terrestres de l’Azerbaïdjan restent désespérément fermées depuis le COVID, et il ne semble pas que les autorités prévoient un quelconque changement, malgré la rumeur de « début 2026 » qui circule dans la communauté du voyage lointain sans avion. Puisque l’Azerbaïdjan n’est pas une option, il faudrait contourner la mer Caspienne soit par la Russie, soit par l’Iran. La situation géopolitique est terrible au nord comme au sud… Je tourne et retourne le problème, incapable de dissiper le brouillard.
Mardi 3 février
Rien n’a bougé – sauf dans ma tête. Je commence à regarder les vols entre Tbilissi et le Kazakhstan. Je calcule l’empreinte carbone, ignore le nœud dans mon ventre… Objectivement, je n’ai pas pris l’avion depuis 10 ans et ce petit bout de voyage ne représente « que » 0,4 tonnes de CO2, mais rien n’y fait, je n’ai pas envie de monter dans un avion. Sur les forums et les groupes Facebook, je vois que le passage par la Russie n’est pas impossible. Pourtant, le DFAE déconseille fortement de s’y rendre, en particulier dans la région du Nord-Caucase. J’épluche quand même les publications, demande des avis. Au détour d’Instagram, je tombe sur le profil d’un Suisse qui a suivi cet itinéraire il y a quelques semaines. Ni une ni deux, je lui écris pour demander des infos. Son témoignage résonne avec ce que j’ai lu ailleurs : c’est tout à fait faisable, ni dangereux, ni vraiment compliqué. Alignée (et légèrement euphorique), je commence à organiser le voyage.
Mardi 10 février
J’ai rêvé que je faisais mon sac. J’emportais certainement trop d’affaires mais cela ne semblait jamais vraiment plein, jamais vraiment lourd. J’y pense tout le temps : qu’est-ce qu’on prend pour partir trois mois ?
Vendredi 13 mars
Rendez-vous médical pour les vaccins. Dans la salle d’attente, je feuillette la revue médicale suisse et lis une chronique qui parle de notre obsession de « faire des voyages ». « Faire » des destinations, vite voyager, tout voir ou du moins le croire. La doctoresse parle avec un grand sourire et un accent québécois. On discute de mon projet, de destinations dont on rêve et de la chance de pouvoir partir. Je me dis que les consultations voyages ne représentent probablement pas la pire partie de son travail. Elle me fait trois piqûres et me donne rendez-vous dans deux semaines pour les rappels.
Mardi 17 mars
C’est bon, j’ai mon visa pour le Kazakhstan. Je me suis éclipsée du bureau pour aller patienter dans la salle aseptisée de l’ambassade kazakhe, située juste en dehors de Berne. Au mur, il y a un immense drapeau aux couleurs du pays et de belles photos de paysages. Je m’arrête devant un pétillant champ de coquelicots. « Poppies in Almaty Region », dit la légende. Très bien, c’est là-bas que je vais.
Mardi 31 mars
À quatre jours du départ, tout est dernière fois dans mon quotidien. Ce matin, je suis allée à l’ambassade russe chercher mon visa. Je suis arrivée à 8h02. L’agent de sécurité, très gentil, m’a laissée entrer et j’ai attendu en contemplant le joli rideau en crochet jusqu’à ce que la dame arrive. Le visa était prêt. Moi presque.
Quand je suis venue ici la semaine passée, j’ai déjà contemplé le joli rideau et les arbres fleuris qu’il masque à peine. Au guichet, un jeune homme parlait en russe avec l’employée du consulat. J’ai tendu l’oreille, attrapé des phrases au vol et me suis surprise à les comprendre. Les quelques occasions d’entendre parler russe en dehors des cours me permettent de jauger mon niveau, et je suis heureuse de voir que je progresse. J’aurais aimé me faire confiance et tenter de m’adresser moi aussi en russe pour ma demande, mais il m’a semblé que c’était un peu audacieux. On ne prend pas de risque avec les formalités. Et encore moins avec la Russie.




