
📆 17 avril 2026
📍 Istanbul – Erzurum
Tout au long de ce périple vers le Kazakhstan, il y a des étapes qui revêtent une importance particulière. Quitter Istanbul en fait partie. Ce matin, j’ai conscience de m’éloigner vraiment de l’Europe, et la distance qui me sépare désormais de la maison me donne le vertige.
Depuis Sultanahmet, je me rends sur la rive asiatique jusqu’à la gare de Söğütlüçeşme. Le train pour Ankara part vers 10h30. Le long des rails défilent des maisons d’un étage en brique saumon, ocre ou orangée. Au second plan, des immeubles s’adossent à la colline. Il y a peu de verdure, beaucoup de paraboles et des fenêtres aux vitres troubles. Nous sommes au bout de la mer de Marmara. Sa surface est gris perle, comme le ciel. Dans mon carré, les voisines se livrent un duel silencieux. C’est à qui grapillera un bout de place sur la table partagée, poussant subtilement les affaires de l’autre. L’une veut grignoter son déjeuner, l’autre dormir sur ses bras croisés. Cette dernière abandonne. Elle se redresse, passe un coup de fil et me propose un bout de simit, gagnant mon adhésion tacite.
Plus loin, ce sont des plaines herbeuses ou cultivées, puis de basses montagnes aux plats sommets. Des buissons sombres peluchent sur leurs versants sableux. Le paysage file. Il y a très peu de voitures, très peu de routes. De vastes champs partagés par des petites clôtures derrière lesquelles paissent des moutons. Parfois se dresse le minaret d’une sobre mosquée.
Ankara est toute proche. Son décor est d’abord industriel : camions, cimenteries, usines. Viennent des centres commerciaux puis des immeubles géométriques plantés le long des rails – cinq ou six étages, ensuite dix ou quinze. La gare d’Ankara est un immense œuf de verre. Il est froid, nu, brillant. J’erre dans ses couloirs aseptisés en attendant le prochain départ. Dans les vitrines luxueuses, les mannequins portent de riches tuniques qui couvrent leur tête et leurs formes. Ça sent le parfum chimique et fleuri. Au cours de russe de la veille, nous nous sommes demandé si les villes avaient une odeur. Mes collègues ont supposé qu’Istanbul devait sentir les épices et je me suis dit qu’il fallait que j’y prête davantage attention.
Dans le Doğu Ekspresi, les sièges sont larges et espacés. Cela ne remplace pas le confort d’une couchette, mais j’espère passer sereinement les 22 prochaines heures. Je me suis beaucoup réjouie de prendre ce train mythique qui traverse la Turquie d’ouest en est pour l’équivalent d’une vingtaine de francs. À 18 heures pile, nous quittons Ankara dans un convoi peu rempli. De ma place solitaire, je lorgne sur le double siège libre juste à côté. Il fera un lit décent si le train ne se remplit pas davantage en chemin. Derrière moi, une femme à la voix sévère parle au téléphone. Un homme âgé vêtu d’un costard égraine un chapelet entre ses doigts crevassés. Deux jeunes discutent.
Nous avons quitté la ville pour un décor montagneux aux replis lunaires. Le soleil couchant arrose les versants d’une lueur dorée. Après quelques heures d’ennui, les mots commencent à s’échanger à travers les sièges. Ma voisine de derrière est la plus loquace, et le vieil homme lui répond deux tons en dessous jusqu’à ce que les jeunes se mêlent à la conversation. La voix grave de l’un d’eux déroule un tapis calme sur lequel dansent les mots de la dame. La langue turque est un mystère pour moi, je ne comprends rien et me laisse bercer par les sonorités inconnues.
La nuit est agitée. Recroquevillée sur mon siège, j’entends les gens monter et descendre du train à chaque gare. Je somnole une heure par-ci, une autre par-là, jusqu’à ce que le contrôleur me réveille pour revoir mon billet. Il est 6 heures, le soleil s’est levé sur un décor de montagnes fauve. Comme dans un rêve, j’aperçois un renard pâle au bord d’une gouille immense.
Derrière la dentelle des collines, la neige brille sur des sommets lointains. Il est 9 heures, je sens le soleil sur mes paupières. Nous avançons lentement dans une vallée aux flancs émaciés. Le décor est de pierre et de buissons secs. Une rivière croise sans cesse les rails, son eau est brune comme le reste du paysage. C’est le Karasu, l’une des sources de l’Euphrate. Sur ses berges, les arbres sans feuilles tendent leurs branches blanches vers le ciel. On croirait un lendemain d’incendie.
Le vert revient sur les montagnes, et poussent les maisons et les routes. Dans le wagon aussi, la vie reprend. Une famille piaille quelques rangées devant moi. La mère, petite femme en tunique noire et voile de satin fleuri, traverse le wagon avec sa bouilloire afin de la remplir d’eau pour le thé. Entre la porte des compartiments, les gens stationnent pour fumer. Deux fillettes en training et Crocs, leurs longs cheveux bruns tressés, s’amusent de siège en siège. Elles mangent des chips les doigts pleins de paprika. L’une d’elles s’approche pour m’adresser quelques mots timides mais je bredouille, navrée, que je ne comprends pas.


Le temps passe lentement, le train serpente dans une gorge trouée de tunnels. La roche abrupte est gris-jaune, l’eau de la rivière aussi. Après avoir longé un lac coupé par un barrage, nous débouchons dans un nouveau monde. Les montagnes se teintent d’éclats métalliques : doré, vert, turquoise, rouille. C’est la fin de l’après-midi, nous approchons enfin du but. Au bord des champs paissent de grands troupeaux de moutons et quelques vaches égarées. Derrière, l’horizon se heurte aux moelleux sommets drapés de neige. Avec ses tas de foin couverts de bâches blanches, le paysage ressemble aux plaines mongoles qui s’étendent dans mon imaginaire.
À l’entrée d’Erzurum, des enfants jouent au foot sur un terrain vague. Ils interrompent leur partie pour regarder le train passer en agitant les bras. Las de cette longue journée de voyage, le soleil s’est déjà couché lorsque je descends du wagon. Il fait froid, nous sommes presque à 2000 mètres d’altitude. J’achète quelques provisions pour la journée du lendemain et rejoins mon hôtel en traversant les rues presque désertes d’Erzurum. Les magasins vendent des tondeuses à gazon, des scies et des tronçonneuses. Je n’en verrai pas plus ici, il est temps de s’allonger.





