
📆 15 avril 2026
📍 Istanbul
Je commence par visiter Istanbul seule, guidée simplement par mon instinct. Les ruelles labyrinthiques de Sultanahmet me recrachent au bord de la mer de Marmara, où pêcheurs et chats errants se disputent le poisson. Le décor n’a rien de charmant, ici. Les voitures rugissent sur le boulevard quand elles n’encombrent pas les parkings de goudron au bord de l’eau.
Je remonte vers le centre historique pour suivre une visite guidée. Je cherche toujours une «Free walking tour» en arrivant dans un nouvel endroit, car c’est un très bon moyen de l’approcher : des gens qui habitent la ville en proposent une visite à l’issue de laquelle on paie ce qu’on souhaite en fonction de notre satisfaction et de nos moyens. Dans une ville comme Istanbul, ces visites se sont professionnalisées mais on garde toujours une touche personnelle que j’apprécie.
Haktan attend devant la fontaine Ahmed III, tout près de la mosquée Sainte-Sophie, avec un parapluie orange, comme promis. Il nous distribue des écouteurs qui nous permettent de bien l’entendre au milieu de la foule qui s’amasse à l’entrée du palais Topkapi. Derrière ses portes s’étendent trois cours qui hiérarchisaient l’accès au sultan : la première était ouverte à toutes et tous, la seconde aux ministres, aux vizirs et aux émissaires et la dernière réservée aux proches ou aux personnes disposant d’une invitation signée par le souverain. Haktan est passionnant. Ancien prof d’histoire et d’anglais, il déroule sa visite avec un humour pince-sans-rire qui me plaît.
Nous traversons le parc en contre-bas du palais. Depuis quelques jours, les parterres de tulipes fleurissent dans un éclat de couleurs. Les gens se bousculent pour prendre des photos sous l’œil vigilant des gardes. Il y a quelques années, la floraison avait été piétinée par les fougueuses tentatives de selfies…
Haktan nous fait monter sur le ferry qui traverse le Bosphore et nous dépose sur la rive asiatique d’Istanbul. Nous y découvrons une ambiance différente, plus calme. Dans le silence d’une mosquée, nous nous asseyons sur le tapis moelleux et en profitons pour interroger notre guide sur la vie locale, la religion, la population de chats et les bonnes adresses à visiter.


Dans la fougue du Bazar
Je loge dans le quartier des magasins de chaussures, et le mardi matin est jour de livraison. Des piles de cartons s’amoncellent sur le trottoir, apportés par camion ou sur une sorte de diable géant tiré par une personne à pied. Parfois, un jeune transporte deux ou trois cartons en équilibre sur une trottinette électrique – idéal pour avaler le dénivelé des ruelles de Sultanahmet.
Je franchis l’une des 22 entrées du Grand Bazar d’Istanbul et m’engage dans ses ruelles, tournant à gauche, puis à droite, suivant le courant et refusant poliment tout ce qu’on me propose. Entre 300’000 et 400’000 personnes déambulent dans cet immense marché emblématique. Tapis, lampes, bijoux, épices, vêtements et délices remplissent ses échoppes. Les hommes qui les tiennent discutent en buvant le thé. L’un d’eux fend la foule ondoyante avec un plateau suspendu sur lequel tient en équilibre une demi-douzaine de tasses vides. Il reviendra avec du thé pour ses collègues dans quelques instants.
Le Grand Bazar n’est pas qu’une attraction touristique. Les Stambouliotes y viennent également de temps à autre – ce n’est pas tous les jours qu’on achète une lampe ou un tapis. L’endroit est pittoresque. Il ressemble à ce qu’on en voit dans les films, sans les charmeurs de serpents.
Je passe aussi au Bazar des livres anciens, niché dans une cour ombragée à quelques pas de l’Université. En continuant de cheminer, j’arrive vers la somptueuse mosquée Süleymaniye. Elle est aussi impressionnante que la mosquée Sainte-Sophie mais bien moins visitée car quelque peu éloignée du centre touristique. Le complexe monumental offre une belle vue sur le Bosphore. Il comprend également le mausolée du sultan Soliman le Magnifique et de son épouse Roxelane, aussi appelée la sultane Hürrem. Le couple est au cœur de l’une des séries turques les plus célèbres : «Le Siècle magnifique».
Je termine la journée par la visite du marché aux épices, ou bazar égyptien. Plus impressionnant encore que le Grand Bazar, il se trouve dans un bâtiment tout en dorures au plafond voûté. La lumière se dépose sur des montagnes d’épices et des étals de loukoums, de baklavas, de fruits secs et de thé. L’atmosphère sémillante donne au marché un charme unique, si bien que son image est parfois faussement utilisée pour promouvoir le Grand Bazar, plus austère. «Vous êtes française ?», me lance un homme derrière son comptoir. Il a le sourire du bon commerçant et les yeux qui pétillent. Berberos me propose un loukoum en me parlant de ses études à la Sorbonne, il y a quelques décennies. Pendant qu’on discute, une autre voyageuse solitaire s’approche. Esmée est Grecque. Elle vient de goûter le même loukoum et, revenant sur ses pas, veut en acheter. Ravis de nous avoir convaincues, Berberos nous embarque au fond de la boutique et, devant un mur de confiseries, nous fait presque tout déguster.


Le sens de l’accueil
En me levant aux aurores, j’essaie de capter l’énergie paisible de la ville. Je voulais aller courir, mais les trottoirs étroits et les rues escarpées ne s’y prêtent pas vraiment. Je troque donc les baskets pour l’appareil photo et sors dans la douceur du matin. Le parc qui s’étend entre la mosquée Sainte-Sophie et la mosquée Bleue est pratiquement désert. Je m’arrête ici, petit point entre deux géantes.
Presque sans un bruit, le vendeur de simit commence à installer son stand. Des pendulaires attendent le tram, des chats semblent faire de même… Je remonte la rue principale, longeant les restaurants et les magasins encore fermés. D’ici peu de temps, les terrasses seront prêtes à accueillir le monde, l’odeur des grillades parfumera l’air ensoleillé et le glacier s’amusera des touristes ébahi∙e∙s par ses tours.

J’ai bien fait de me garder plusieurs jours pour découvrir Istanbul. En regardant la carte, j’ai conscience que je n’ai parcouru qu’un éclat de cette immense cité à cheval entre Europe et Asie. Mais j’ai pris le temps d’apprécier l’énergie du quartier de Sultanahmet, le mélange d’ambiances et, peut-être plus que le reste, la gentillesse des personnes rencontrées. Bien sûr, on m’interpelle à tout bout de champ, on m’invite par mille promesses à entrer dans chaque échoppe, on me courtise gentiment mais jamais de manière insistante. C’est que les Stambouliotes aiment discuter, savoir d’où l’on vient, ce que l’on pense de la ville – toujours avec curiosité et bienveillance.




