Après avoir arpenté Édimbourg, le voyage en Écosse continue vers le nord. En chemin, on visite la joyeuse Dundee avant de jeter l’ancre à Aberdeen. La belle cité de granit séduit avec ses façades grises, élégantes et scintillantes, et sa longue plage où viennent s’écraser les vagues de la mer du Nord et le rire des mouettes.
Quelques mois avant de partir pour l’Écosse, j’ai pris le temps de me pencher sur la carte pour décider de l’itinéraire. Un voyage en train se construit en fonction de l’horaire, du réseau et des connexions. Bien sûr, j’avais en tête les endroits bien connus comme l’île de Skye, les rivages brumeux du Loch Ness ou le fameux viaduc qui a servi de décor au Poudlard Express, mais je me suis finalement laissé tenter par d’autres chemins. La côte est de l’Écosse regorge de points d’intérêt et me permettra de découvrir ensuite le plus grand parc national des îles britanniques. Mais ça, c’est pour un prochain article.
Je quitte Édimbourg au petit matin sous un soleil vivifiant. Dans le train, je contemple la côte déchiquetée et les îlots caillouteux qui percent la surface de l’eau. Un patchwork de champs dorés et kaki couvre la campagne écossaise. Arbres et troupeaux lui dessinent du relief.


J’ai eu envie de m’arrêter à Dundee pour son titre de « ville la plus ensoleillée d’Écosse » et pour sa réputation – culturelle, jeune, dynamique. Un ciel bleu magnifique m’y accueille. Je commence en arpentant le front de mer, admirant la silhouette étonnante du V&A, le musée du design. Juste après le bâtiment moderne se trouve un morceau d’histoire : le « Discovery », un épique bateau dundonien qui partit pour l’Antarctique à l’aube du 20e siècle. On découvre ce récit dans une exposition passionnante et didactique installée dans le pavillon juste à côté du navire.



La ville me fait l’effet d’un câlin. J’y croise des sourires accueillants alors que je traverse la rue principale. Je passe devant la cathédrale St-Paul et ses lumineux vitraux avant de rejoindre le centre d’art McManus, superbe édifice gothique qui renferme notamment le musée d’histoire naturelle.


Alors que le ciel tourne et qu’une fine bruine froide me pique le visage, je poursuis mon chemin vers Verdant Works, ancienne usine de jute aujourd’hui convertie en musée. La visite vaut absolument le détour. On y découvre le rôle majeur du commerce de jute dans le développement de Dundee à la fin du 19e siècle. Cette industrie provoque alors une explosion démographique : entre 1820 et 1900, la population augmente de 500 %. De l’expansion au déclin, l’histoire est passionnante. Plus intéressant encore, je découvre que les femmes représentaient la majorité des employé∙es de l’industrie de « Juteopolis ». Moins bien payées que les hommes et non syndicalisées, elles sont une aubaine pour les entreprises de jute. Vers la moitié du 19e siècle, elles se révoltent, font grève et marquent l’histoire. Les travailleuses de Dundee s’engageront avec ferveur pour l’égalité et rejoindront ensuite le mouvement des suffragettes. Le musée revient sur le quotidien de cette époque, sur la réalité du travail dans les usines (où travaillaient également des enfants), la pénibilité, le danger et le bruit assourdissant des machines qui obligea le personnel à développer son propre langage des signes.


Ce bout d’histoire a forcément façonné le caractère de Dundee, dont les rues sont placardées d’affiches marxistes et socialistes. Les autorités locales poursuivent par ailleurs une politique participative, avec à plusieurs endroits des invitations à donner son avis. Je passe le long de nombreux jardins publics et devant des magasins communautaires. La vie semble douce à Dundee. Quand je retourne vers la gare en fin d’après-midi, la pluie a rincé la ville et transformé ses trottoirs brillants en fenêtres ouvertes sur le ciel. Il est maintenant temps de reprendre le train pour Aberdeen.

Il ne me faudra pas longtemps pour m’éprendre d’Aberdeen. Le matin, le soleil fait pétiller les façades en granit de ses imposants édifices, lui donnant un charme fou. Elle pourrait sembler froide, avec tout ce gris aux relents gothiques aseptisés, mais on s’y sent bien. Ça et là, des œuvres de street art lui ajoutent couleur et poésie.
Union Street est l’artère principale – large, massive et parsemée d’enseignes internationales. Elle est actuellement en travaux pour y ajouter des pistes cyclables, de la verdure et de la vie. Derrière les palissades de chantier, l’assourdissant bourdonnement des machines façonne la rue de demain. À son extrémité, j’écarquille les yeux devant l’Hôtel de ville et sa superbe tour. Juste derrière, le Marischal College est encore plus impressionnant. Ancienne université d’Aberdeen, il est le deuxième plus grand monument en granit au monde. Le mariage entre puissance, élégance et finesse lui donne un air de Minas Tirith.



Éberluée par cette architecture, je piétine devant le monument dans un vertige mégalophobique. Une femme me contourne en souriant puis revient sur ses pas en demandant : « Are you a tourist ? ». Je sors de ma torpeur, me tourne vers elle en désignant l’appareil photo dans ma main. « I guess you can tell ». Elle m’indique avec excitation la façade derrière nous : en y regardant de plus près, on aperçoit des minuscules personnages accoudés à leur balcon, observant les passantes et les passants.
Sur la rue parallèle à Union Street, d’autres superbes monuments de granit jalonnent mon avancée. J’arrive dans les jardins suspendus où une myriade de fleurs déborde des parterres en terrasses. Tout en bas, de grosses lettres lumineuses forment le nom d’Aberdeen.


En fin de journée, le ciel se couvre et la ville se transforme en empire monochrome. Je m’enfuis jusqu’au bord de l’eau, longe la plage immense jusqu’à Footdee, un ancien village de pêcheurs au décor psychédélique. Fleurs, bibelots, peinture et décos en font un endroit à part à l’ambiance surprenante. Je traîne entre les allées désertes avec curiosité jusqu’à ce que la lumière décline et qu’il soit temps de rentrer.







Dans les dizaines de minutes qui suivent mon réveil, la météo est déjà passée par les quatre saisons et son indécision déteint sur mon programme. Je lui laisse le temps de trancher en m’engouffrant à l’abri dans la Provost Skene’s House. La plus vieille bâtisse d’Aberdeen abrite un passionnant musée consacré aux personnalités locales qui ont marqué l’histoire. Science, médecine, explorations, culture ou sport : le destin d’illustres hommes et (nombreuses !) femmes remplit les trois étages. Au détour d’une salle, je découvre le nom de Nan Shepherd, autrice et poétesse qui écrivit notamment sur le parc national des Cairngorms, où je prévois justement de me rendre dans quelques jours. Intriguée, je note son nom dans un coin de ma tête, accolé au titre du livre qui m’intéresse : La Montagne vivante.
En sortant du musée, je prends la direction de l’université d’Aberdeen alors que le soleil barbote dans le bleu du ciel. Sur le chemin, je m’arrête dans une toute vieille librairie à la recherche de Nan. La libraire farfouille dans les piles d’ouvrages mais n’a plus d’exemplaire de The Living Mountain. Elle m’en suggère un autre, entame la discussion et nous échangeons un moment sur la lecture, la montagne et le voyage.
Le quartier de l’université est une ville dans la ville. Une pelouse parfaite court jusqu’au pied du King’s College, dont les bâtiments rappellent vaguement Poudlard. L’ambiance est encore engourdie par les vacances, même si plusieurs groupes d’étudiantes ont déjà repris leurs quartiers. À la librairie universitaire, je mets finalement la main sur The Living Mountain, une jolie édition à la couverture blanche liserée d’or. Je profite du soleil pour tourner les premières pages à la terrasse du café le plus proche.



Le beau temps exalte mon humeur. Je traverse le jardin botanique et visite la cathédrale St Machar avec ses vitraux magnifiques et son plafond tout orné d’héraldique. Dans le parc Seaton, les étendues verdoyantes et les massifs fleuris sont parfaitement entretenus. Je longe un terrain de rugby et atteins enfin le Brig o’ Balgownie. Il s’agirait du plus vieux pont d’Écosse. Son imposante arche enjambe la rivière Don, qui s’ouvre ensuite en large delta pour se jeter dans la mer du Nord. Là, entre le bleu du ciel et celui de l’eau, les énormes conteneurs sont semblables à des LEGO.


La parenthèse à Aberdeen touche à sa fin. Demain, j’irai sur les traces de la princesse Mérida dans le sublime décor du château de Dunnottar. Et ensuite, je partirai pour les Cairngorms, avec la soif de la montagne et les mots de Nan Shepherd dans mon sac à dos.






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