
📆 21 avril 2026
📍Tbilissi, Géorgie
Le train pour Tbilissi est moderne, rapide et très rempli. Par la fenêtre, la mer Noire fait ses au revoir avant que le convoi ne s’éloigne du rivage pour s’enfoncer dans les terres. Je m’endors sans m’en rendre compte et me réveille un moment plus tard, alors que nous avançons dans un paysage où chatoient des dizaines de teintes de vert. Après une vaste plaine, on rencontre des collines bossues couvertes de forêts de feuillus. Au premier plan, les maisons sont basses, carrées avec un toit peu pentu qui convoquent un parfum d’Asie.
Quand je sors du train à Tbilissi, je m’attends à fouler le quai d’une gare digne d’une capitale de plus d’un million d’habitant∙e∙s. C’est sûr, les informations sur les transports publics de la ville seront facilement trouvables… Mais la gare est sombre, amas d’étages bas peuplés de magasins vendant des écouteurs, des coques de téléphone et des bijoux en toc. Je repère la sortie et les arrêts de bus, mais impossible d’y acheter une carte de transports. Je demande finalement à un agent de sécurité où se trouve l’entrée du métro et, derrière le guichet, une femme acariâtre me vend le précieux sésame. Je me dépatouille avec le nom des stations et la carte de la ville, téléchargée lorsque j’avais une connexion internet. Le ver de terre file dans les entrailles de la ville, me laissant en son centre, sur la place de la Liberté.
Un ciel voilé m’accueille, mais pas assez pour occulter le soleil. En revanche, personne ne m’accueille devant mon logement. J’appelle le contact et un homme surpris m’assure qu’il sera là dans un quart d’heure. Le propriétaire est très gentil, il n’avait juste pas reçu la notification sur la plateforme de réservation. Il m’ouvre la porte du petit appartement où les draps défaits et le cadavre d’une bouteille de vin sur la table de la cuisine confirment la surprise de me voir débarquer. Le propriétaire me promet que tout sera nettoyé dans une heure et demie. Je pose donc mes affaires et m’en vais découvrir Tbilissi.

Dans le quartier historique
Sur une terrasse fouettée par le vent, je goûte les khinkalis. Ces gros raviolis géorgiens sont traditionnellement farcis de viande épicée, mais je choisis l’option au fromage. Saupoudrés de poivre, c’est une bonne découverte.
J’erre ensuite dans la vieille ville en me perdant dans son labyrinthe de ruelles désertes. Les bâtisses aux murs défraîchis composent un ensemble au charme étrange. Dans leurs cours intérieures, la glycine grimpe aux balcons brodés de fines boiseries. Cette architecture donne à la capitale géorgienne son caractère unique.


J’atteins la tour de l’Horloge, une des célèbres attractions de Tbilissi. Son profil tout biscornu sort de l’imagination du maître marionnettiste Rezo Gabriadze, dont le théâtre se trouve juste à côté. Sur la façade de ce dernier, on lit en lettres dorées : « Extra cepam nihil cogito nos lacrimare », ce qui signifie « Que les oignons soient la seule raison pour laquelle nous pleurons. » Je m’apprête à poursuivre mon chemin quand un monsieur à la moustache soignée m’enjoint à rester. Il m’explique en russe que, chaque heure, la petite porte au sommet de la tour s’ouvre et qu’un ange en sort pour frapper la cloche avec un marteau. Il est 15h52, ça vaut la peine d’attendre.

Cinéma secret et crypto bro
La météo est triste et, puisque j’ai prévu cinq jours ici, je décide de ranger mes lunettes de touristes pour jouer à la vraie vie. Si j’étais à la maison, j’irais certainement au cinéma. Je cherche donc une salle proche de mon logement et tombe sur le FOMO, un cinéma secret à la programmation éclectique. Une comédie géorgienne passe ce soir, avec sous-titres en anglais.
La salle est cachée dans un vieux bâtiment converti en centre de divertissement, avec restaurants, magasins et salles de jeux. Dans l’escalier de service, je pousse une porte discrète d’où s’échappent des riffs de guitare énervés. L’endroit est sombre, rempli de canapés. Les murs sont placardés d’affiches de classiques. Un barman à longue barbe, seul humain par ici, s’affaire autour de la tireuse à bière. On discute, je lui dis que je viens voir le film et il me sert une bière en demandant si j’ai déjà vu du cinéma géorgien. À ma réponse négative, il confirme en souriant que ce film est parfait pour commencer.
Les canapés arrangés en U donnent sur un petit écran qui me laisse perplexe. Je lui demande si c’est la salle de cinéma et il dit « Non, non », sans plus de détails. Il propose d’attendre un peu au cas où d’autres personnes arriveraient. Je m’installe donc sur le canapé et grignote le popcorn qu’il m’a offert. La porte s’ouvre sur un rai de lumière et entre un jeune homme qui semble être un habitué des lieux. Je l’écoute bavarder avec le barman et reconnais aussitôt un mauvais accent qui ressemble au mien. Je me joins naturellement à la conversation. Lancelot vient bien de Paris. Il est à Tbilissi depuis deux mois et travaille en distanciel pour sa propre boîte de cryptomonnaie. Il s’étonne que j’aie découvert le « cinéma secret » à peine arrivée (c’était pourtant très facile). Lui n’a pas visité grand-chose, il n’est pas vraiment là pour faire du tourisme d’ailleurs. Nous n’avons que peu de terrains communs où amarrer la discussion, mais c’est quand même toujours facile de pouvoir parler français. Quelques autres personnes rejoignent notre antre obscur, et le barman se décide à passer aux choses sérieuses. Il traverse la pièce et active un bouton qui ouvre le passage secret : la salle de cinéma se trouve évidemment derrière la bibliothèque.
Une quinzaine de larges fauteuils fait face à l’écran. Une fois le public assis, le barman prend la parole pour dire quelques mots sur le film et sur pourquoi il l’aime autant. Je comprends qu’il est donc à l’origine de la programmation. Il quitte ensuite la salle en précisant qu’il nous attend au bar et se réjouit de savoir ce que nous aurons pensé de la fin. La lumière s’éteint et l’écran s’éclaire sur le décor d’une ruelle de Tbilissi. « Blue Mountains, or an Unbelievable Story » est une comédie satirique absurde de 1983 qui dénonce la bureaucratie à l’époque soviétique. La langue géorgienne reste complètement insaisissable pour mon oreille inhabituée, mais le rythme lent et l’humour pince-sans-rire me cueillent.
En sortant, Lancelot le crypto bro me propose d’aller manger quelque chose mais je préfère décliner. J’ai des devoirs à terminer pour mon cours de russe et j’admets que les comparatifs m’inspirent davantage que la blockchain. Nous échangeons quand même nos numéros au cas où nous aurions des plans à partager ces prochains jours et laissons la nuit nous avaler.






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