
📆 8 avril 2026
📍Belgrade
J’attends Aleksandar au pied de l’Obélisque des Pays non-alignés. Je suis arrivée à 16h26, essoufflée de m’être égarée dans des quartiers encore non explorés de Belgrade sans avoir vu l’heure passer. Lui débarque à 16h32 en s’excusant. Il est né et a grandi dans la capitale serbe, étudié la sociologie et propose maintenant une visite guidée de la ville sur le thème du communisme et de la Yougoslavie. Nous sommes deux : Ksenia, venue de Russie (encore !), et moi.
Très ignorante de l’histoire locale, je suis allée en apprendre davantage au musée national quelques heures avant la visite, mais j’ai l’impression de n’avoir attrapé qu’une brindille de l’immense champ de l’histoire serbe. Aleksandar raconte le tumulte du 20e siècle, commente avec amertume le destin de sa Serbie aux frontières maintes fois bousculées. Il parle des Yougoslavies, au pluriel, insistant sur les trois périodes qui marquent l’union (et la rupture) entre la Serbie et les nations voisines. De son récit, j’entends qu’il reproche aux puissants les fausses promesses et l’avidité, qu’il déplore ce que le peuple serbe a subi. L’histoire est récente – bien plus que ce qu’il choisit de nous en livrer, d’ailleurs, mais je n’ose pas poser des questions sur l’actualité.
Nous sillonnons le quartier de Novi Beograd, longeant les longs boulevards puis les immeubles monotones construits sous le communisme. Au pied de l’ancien palais du pouvoir, Aleksandar nous parle de Tito, figure centrale de la Yougoslavie communiste, qu’il présida de 1945 à 1980. La période est marquée par le fédéralisme (ou la lutte contre les autonomies locales), la collectivisation des terres et le culte de la personnalité. Sur ce dernier point, Aleksandar fait plusieurs fois référence à «La ferme des animaux», d’Orwell, et à comment une société fondée sur des idéaux égalitaires peut devenir une dictature. Il dresse de nombreux parallèles avec l’Union soviétique, que Ksenia approuve du bout des lèvres.
Nous marchons dans le parc de l’amitié jusqu’au monument de la flame éternelle. Celle qui danse au sommet du mémorial est un hommage aux victimes des bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie en 1999. Aleksandar nous parle maintenant du mouvement des non-alignés, crée entre autres par Tito dans le contexte de la guerre froide. L’organisation internationale réunit des pays qui se définissent comme n’étant ni avec ni contre aucune grande puissance mondiale, visant à se protéger de l’influence des États-Unis et de l’URSS. Contrairement à Ksenia, je n’ai jamais entendu parler de ce mouvement et suis bien embarrassée de mon ignorance…
Deux heures et 10’000 pas plus tard, Aleksandar nous lâche sur le pont qui traverse la Save. Je marche avec Ksenia, qui me parle de quelques endroits qu’elle aime à Belgrade avant que nous nous séparions au pied de la vieille ville. La tête pleine de ces nouvelles informations, c’est à ce moment que je prends vraiment conscience de tout ce qui m’attend ces prochaines semaines. Le chemin est long, jalonné de pays, de villes, d’histoires dont la découverte me donne le vertige.
Après la visite avec Aleksandar, je continue à nourrir mon intérêt pour les événements du 20e siècle en Serbie et aux alentours. Au musée des Nineties, une passionnante exposition revient sur les guerres de Yougoslavie et raconte le quotidien à cette époque, entre violence, propagande et résistance. J’ai l’impression de dissiper encore un peu le brouillard qui entoure cette partie de l’histoire dans ma tête. Comme lorsque j’ai visité la Lettonie et la Lituanie au printemps passé, comme à chaque fois que je lis l’excellente revue Kometa, j’élargis lentement ma compréhension du passé, décalant légèrement le projecteur sur tout ce qui s’est passé en parallèle des deux Guerres mondiales – dont j’ai semble-t-il tant entendu parler au détriment de bien d’autres récits.
Demain, je pars pour Sofia, en Bulgarie. Un autre pays, une autre histoire. Pour l’instant, je m’imprègne encore un peu de Belgrade, ses allées pleines d’arbres et de voitures, ses restaurants où l’on fume encore, ses transports publics gratuits, les éclats de voix aux accents slaves, l’odeur de grillades qui embaume les terrasses et la vue plongeante sur la nature depuis la forteresse…





