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Au pied des géants

Au pied des géants

📆 23 avril 2026📍Tbilissi, GéorgieUn parfum unique émane de Tbilissi. Nichée dans les replis du Caucase, la capitale géorgienne se tient au croisement de l'Europe et de l'Asie sans appartenir tout à fait à l'une ni à l'autre. À pied, je traverse des quartiers qui semblent des villages. J’entends parler géorgien, anglais et russe, je découvre de jolis cafés, des fresques soviétiques et des églises à chaque coin de rue. Je me laisse surprendre par les montées qui cabossent la ville, je contemple les grandes bâtisses de l’avenue Rustaveli, j’entre dans les magasins pour y saisir un éclat du quotidien.Où la langue est politiqueJ’ai réservé une visite et j’attends sous mon parapluie devant le magasin Burberry de la place de la Liberté, scrutant les passants à la recherche du guide. L’heure du rendez-vous bien dépassée, Davit arrive, navré. Il est un peu plus jeune que moi, avec un regard sombre et une démarche sautillante. Sur WhatsApp, il m’avait envoyé un message pour me prévenir de son retard mais je n’ai pas de connexion. Les autres personnes inscrites se sont désistées en raison du mauvais temps, et il ne fait pas la visite pour une seule personne. Aimable, il me propose cependant de faire un petit tour du quartier – il habite juste à côté, de toute façon. On discute d’où je viens, de ce qu’il fait. Il parle de la ville, de ses maisons historiques croulantes et du tremblement de terre qui a enfin décidé les autorités à rénover certaines rues, dont la sienne. Je l’interroge sur les gens, sur la vie, sur la religion et les langues. Davit sait le russe mais ne veut pas le parler. Il me dit que les jeunes ne l’apprennent plus forcément à l’école, préférant largement étudier l’anglais, voire le français ou l’allemand.Le sentiment antirusse transpire dans les rues de Tbilissi. J’ai vu des drapeaux ukrainiens et des dizaines de tags dénonçant Poutine et sa politique délétère. C’est que l’invasion de l’Ukraine a réveillé des blessures : en 2008, la Géorgie était en guerre avec la Russie. Ici, les gens de mon âge ont connu la guerre.Quelques jours plus tard, je participe à une autre visite avec la joviale Teona. Son humour et son amour pour Tbilissi en font une excellente guide. En flânant à pied, elle nous parle de l’histoire de la capitale – détruite 29 fois et reconstruite 30, selon la légende – faite de conquêtes, de richesse, de guerres. Elle raconte les traditions, le caractère de ses compatriotes et la beauté de la langue géorgienne. Parlée depuis 30'000 ans, elle ne ressemble à aucune autre. Elle s’est modelée à travers trois alphabets dont les symboles restent indéchiffrables pour mes yeux impressionnés.Au-dessus des klaxonsSur l’application météo, le seul petit soleil de la semaine rayonne à côté du mercredi. Je m’en vais en direction de Turtle Lake, un petit plan d’eau dans la montagne qui surplombe Tbilissi. La carte que j’utilise pour m’y retrouver sans internet est efficace pour trouver les monuments touristiques, les parcs et les restaurants, mais lorsqu’il s’agit de s’éloigner d’une rue passante, elle m’envoie n’importe où. Je slalome dans une enfilade de petites rues, traverse un chantier et me retrouve sur un terrain vague jonché de déchets. Je dépasse des buissons fleuris et distingue un minuscule sentier qui grimpe très raide. Je continue d’avancer jusqu’à ce que la randonnée se transforme en escalade et accepte de renoncer. Je retrouve les quartiers résidentiels et rejoins le départ du téléphérique.Sur un fil qui survole la ville, deux étroites cabines bleues se croisent. Au sommet, le petit lac offre un refuge loin de la ville et du bruit de la circulation. Je fais le tour, mange une glace, profite du soleil et de la vue sur Tbilissi.Le vertige des géantsLe lendemain, de lourds nuages remplissent le ciel mais ils ne semblent pas être présages de pluie. Je prends le métro pour me rendre tout au nord de la ville. Le convoi gronde à travers de noirs tunnels – sur le quai comme dans la rame, le bruit est insupportable. J’émerge à la station Ghrmaghele où les stands de fleurs colorent le trottoir. Ne voyant pas l’arrêt de bus, je décide de marcher en suivant la carte toujours aussi peu fiable. Elle me mène jusqu’à l’orée de la ville puis sur un chemin de gravier qui s’échappe vers les collines. Derrière moi, les immeubles fracassés de Tbilissi tapissent le paysage. Rapidement, j’aperçois les « Chroniques de Géorgie », mon objectif. Le Stonehenge local est un emblème national, édifié en 1985. Au sommet d’un imposant escalier se dressent seize colonnes monumentales. Elles sont faites de bronze et de pierre et sculptées de scènes de l’histoire géorgienne.Presque seule au sommet de la colline de Keeni, je suis prise d’un vertige. Je me sens minuscule, étourdie, écrasée par le décor. Je connais ce sentiment, j’ai le cœur qui s’emballe en passant au pied d’immenses bâtiments ou à l’idée de nager près d’un paquebot. Quand j’étais enfant, les nuits de fièvre se peuplaient d’immenses roues de tracteur qui me faisaient me réveiller pétrie d’angoisse. Il paraît qu’on appelle cela la mégalophobie. Je fixe mon regard au loin, là où s'étend le vaste lac artificiel de Tbilissi.À Tbilissi, ce trouble m’a toujours accompagnée tant les puissantes statues et les églises majestueuses sont nombreuses dans la capitale. J’ai ainsi visité Kartlis Deda, la mère de la Géorgie. Veillant sur la vieille ville, la statue en aluminium haute de vingt mètres représente une femme en costume traditionnel. Elle tient une coupe de vin dans sa main gauche, symbole de l’hospitalité, et une épée dans sa main droite pour défendre la liberté du peuple. Hospitalité et liberté – deux aspects centraux dans la vie des Géorgien∙ne∙s. Lors du « supra », le festin traditionnel, une personne est désignée pour porter des toasts tout au long du repas de fête. Le « Tamada » doit être doté d’une éloquence, d’un sens du bon mot, d’une voix qui porte et d’une certaine résistance à l’alcool. Son premier toast sera toujours dédié à la liberté et à la paix.La religion aussi prend une place de choix dans le quotidien. Dans la rue, dans le bus, en sortant d’un magasin, les gens d’ici s’arrêtent et se signent à plusieurs reprises à chaque fois qu’ils aperçoivent une église. La Géorgie en compte plus de 27'000, du petit édifice en pierre construit dans un village de montagne au brillant monument à toit doré qui surplombe Tbilissi. La religion orthodoxe est largement majoritaire. Dans les églises, les femmes se couvrent les cheveux et les fidèles restent debout durant la liturgie – il n’y a pas de bancs, d’ailleurs.Dans mes dernières heures à Tbilissi, je suis montée voir la cathédrale de la Trinité. Elle se dresse au bout d’une allée dallée de blanc et d’un grand escalier. On aperçoit son enchevêtrement de toits depuis la ville, déjà. Arrivée sur son esplanade, je contemple la vue en pensant à la suite du voyage. Demain, la Russie m’attend.Vers les autres articles
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Bienvenue à bord

Je m’appelle Camille et je suis touriste professionnelle (entre autres). J’ai créé Lève l’encre en 2017 pour partager le récit de mes voyages à la découverte des paysages de Suisse et d’ailleurs. J’espère te donner envie de voyager, notamment en privilégiant le train – pour la planète, mais aussi parce que c’est une expérience exceptionnelle.

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