
📆 25 avril 2026📍Tbilissi – VladikavkazÀ l’heure de quitter Tbilissi, la peur gargouille dans mon ventre. Je ne le dis pas, mais partir vers la Russie m’inquiète. J’essaie de ne pas y penser, de me concentrer sur la préparation du départ. Aux premières heures du matin, je dois prendre une marshrutka (un minibus partagé) jusqu’à la ville russe de Vladikavkaz. Enfin, si tout va bien…La veille, je me rends à la gare routière de Tbilissi pour acheter mon billet. Derrière le store à moitié ouvert d’une compagnie de minibus, un jeune homme me dit qu’il n’y a pas de départ pour Vladikavkaz, que la route est fermée. Désemparée, je lui demande s’il est sûr, s’il y a une autre option. Il me propose d’opter plutôt pour l’Arménie… Je trouve ensuite le guichet principal de la gare. Une femme chaleureuse m’accueille derrière la petite fenêtre carrée d’où s’échappe une forte odeur de cigarette portée par le chauffage excessif. Elle me confirme un départ à 7h30, en montrant la date du lendemain sur son calendrier. J’acquiesce en lui tendant mon passeport et patiente pendant qu’elle s’active sur son ordinateur en commentant le détail de ce qu’elle fait. Je me déleste de 80 laris et répète que oui, je serai là demain matin à 7h00.Je ne dors presque pas de la nuit. L’angoisse me tient éveillée, je dresse donc la liste de ses causes : j’ai peur du passage de la frontière, peur de ne pas avoir les bons papiers (irrationnel, j’ai un visa fait en Suisse), peur qu’il n’y ait pas de bus pour l’étape suivante entre Vladikavkaz et Astrakhan, peur de ces trois jours sans connexion avec le reste du monde… À 6h00, je me lève, boucle mon sac et quitte l’appartement au cœur de Tbilissi. J’ai réservé un taxi pour être sûre. Le chauffeur me dépose à bon port quelques minutes avant 7h00. Au quai 16, seul le minibus pour l’Arménie attend. J’en fais de même, vais acheter un café à la petite échoppe où une gentille dame me fait entrer le temps de faire chauffer l’eau. Elle prépare des pâtisseries en écoutant distraitement la télévision. Vers 7h20, je commence à déambuler entre les quais pour voir si mon bus est ailleurs quand un homme m’interpelle et me demande où je vais. Avant de me raccompagner vers le quai 16, il demande confirmation au guichet où la dame nous informe que le bus du matin ne partira pas. La route est fermée en raison de la neige qui bloque les cols du Caucase. Elle me dit de revenir à 11h00, ça devrait être mieux. J’ai trois heures à tuer et un gros sac sur le dos. Je retourne donc en ville et trouve une terrasse où prendre le soleil, un autre café et mon mal en patience.De retour à la gare routière, il y a bien plus de bus et de monde. Sur les quais où le vent soulève la poussière, les chauffeurs discutent en fumant. «Vladikavkaz?», me lance un homme d’une cinquantaine d’années, cheveux poivre et sel, épaules larges sanglées dans une doudoune noire. Le minibus est là, la route devrait bientôt ouvrir. Il m’accompagne au guichet pour confirmer l’échange du billet et place mon sac dans le coffre du véhicule. Je monte à bord, prends place sur un siège en cuir beige abîmé. Dans la salle d’attente, j’ai entendu parler français et reconnu Benoît, un Français qui rejoint le Japon sans avion. Je suis son voyage sur les réseaux et j’avais l’intuition qu’on se retrouverait sur le chemin. Maintenant, j’espère qu’il prendra le même minibus que moi. Je serais soulagée de ne pas être la seule touriste à bord. Pour patienter et me donner du courage, je liste cette fois les signes encourageants : il fait beau, le chauffeur a l’air gentil, j’ai lu quelques pages d’Ella Maillart en attendant le bus et elle évoquait justement Astrakhan, j’ai aussi joué à SUTOM pour tenter d’oublier l’angoisse et le mot du jour était « rouble ». Tout ira bien.À midi et quart, enfin les gens s’agitent. Juste avant que les portes ne se ferment, Benoît se faufile dans le minibus et prend place à côté de moi. Encore un bon signe pour ma liste ! Le bus démarre et notre discussion avec. On fait connaissance, parle de nos voyages pendant que notre convoi piétine dans les embouteillages de la capitale géorgienne. Nous avons suivi pratiquement le même itinéraire jusqu’ici et voyagerons ensemble à travers la Russie jusqu’au Kazakhstan. Assise juste derrière nous, Irina voyage avec ses deux enfants Maria et Mickael. Elle a décidé de nous prendre sous son aile, fascinée par la rencontre impromptue de deux francophones dans un minibus rempli de Russes. À la pause, elle nous conseille d’acheter à manger car le trajet peut durer plus longtemps qu’on ne le croit.Vers les sommets du Grand CaucaseNous repartons vers les montagnes, traversant des villages où chiens et vaches errent au bord de la route pleine de trous. Le minibus secoue dans tous les sens, si bien que ma montre connectée me félicite pour cette activité physique. Le chauffeur fait aussi guide touristique, nous indiquant un lac, une église. Nous longeons un fleuve dont le faible courant est parsemé d’îles caillouteuses. Sur l’une d’elles, j’aperçois un cheval et son poulain. Des centaines de camions sont arrêtés en file indienne le long de la route. Les conducteurs sont sortis de leur cabine, ils patientent accroupis dans l’herbe. À toute allure, notre marshrutka remonte l’immense chenille paralysée.La route louvoie dans la montagne en direction des sommets du Grand Caucase. Autour de nous, le décor blanchit, la température baisse. Nous atteignons la station de ski de Goudaouri à plus de 2000 mètres d’altitude. Hôtels, chalets et pylônes de remontées mécaniques émergent de l’épais tapis blanc. Neige et soleil font scintiller le paysage. Autour des pics, les nuages dansent, étirés par le vent. Juste après avoir entamé la descente, notre minibus s’arrête, vertèbre supplémentaire dans la colonne de véhicules immobilisés. Plus bas, un tunnel étroit ne permet pas de croiser les deux flux de trafic. Il faut pour l’instant laisser monter les autres. Notre patience s’étire sans rencontrer de limite dans l’immensité blanche qui nous entoure… Les gens sortent des véhicules, fument une cigarette en observant l’embouteillage. Une bergeronnette grise sautille sur la barrière glacée.Enfin, le bouchon saute et nous dévalons la montagne, les yeux accrochés à la fenêtre. Quand la frontière se profile enfin, il est passé 16h00. Une vague de véhicules tente de s’approcher de la douane dans un lent chaos. Certains étaient bloqués au sommet depuis deux jours. Sur ordre du chauffeur, nous sortons du bus et nous rendons à pied jusqu’au poste de contrôle. Le bâtiment déborde de monde, et la douanière excédée s’époumonne à chaque fois qu’un pied dépasse la ligne de la zone d’attente. Le premier contrôle passé, j’attends dans le froid avec Maria, qui me propose un tandem russe-anglais. Elle a douze ans, une longue tresse blonde et un nez moucheté de taches de rousseur. Elle dit «Tu veux bien être mon amie ?» (et plus tard «Mais comment ça, tu as 33 ans ?!!»), me parle de l’école, de ses chats et de ses cinq frères et sœurs. La douane géorgienne passée, nous remontons dans la marshrutka mais un passager manque à l’appel. Tout le monde s’agite, on part le chercher autour du bâtiment, aux toilettes, au duty free… Après un moment d’hésitation et quelques éclats de voix agacés, nous décidons de reprendre la route. Nous le retrouverons forcément à la douane russe, il n’y a pas d’autre chemin.Nous roulons quelques instants dans le no man’s land qui sépare les deux postes de contrôle avant d’atteindre le prochain goulet. Le chauffeur s’énerve : les voitures occupent la voie réservée aux bus et nous empêchent d’avancer. Les klaxons retentissent, les gens s’invectivent. Il est 18h30, nous avançons à pas de fourmi. Résigné, le chauffeur éteint le moteur et se retourne pour discuter. Les Russes lui posent des questions sur la Géorgie et l’ambiance se détend. Il fait rire l’assemblée, parle des endroits à visiter, raconte les traditions de son pays. Je comprends bien, traduis pour Benoît même si les gestes et certaines sonorités lui permettent déjà de suivre.À la douane russeIl est 22h00 en Russie, 23h00 en Géorgie quand vient enfin notre tour. La fatigue et la lassitude embaument la marshrutka. «Pensez aux gens qui ont connu des situations pires que la nôtre», dit Irina avec sagesse. Elle raconte qu’à la chute de l’URSS, les gens avaient patienté des jours entiers à la frontière avant de pouvoir voyager hors de l’ancien empire. Elle s’en souvient bien, elle l’a fait avec son mari.Au poste de contrôle, la douanière pianote rageusement sur son clavier en fronçant les sourcils devant mon passeport. Elle pose des questions succinctes. «Moscow ?», «No». Mes réponses laconiques ne semblent pas convenir. Elle passe un coup de fil, me demande de patienter sur le côté en gardant mes documents sur son bureau. Tout le monde passe le contrôle rapidement – les Russes comme Benoît. Elle enfile sa casquette, abaisse brusquement le rideau de son guichet et sort de la cabine. Elle m’appelle par mon prénom, me fait signe de la suivre dans une autre pièce où je suis priée d’attendre. Un jeune agent, guère plus avenant, m’appelle quelques instants plus tard. J’entre dans son bureau, tente un sourire pour accompagner mon «Hello». J’ai lu qu’il valait mieux ne pas dire qu’on parlait russe. De toute façon, j’ai conscience que mes compétences sont limitées pour l’interrogatoire qui m’attend. À sa question, je réponds donc «Sorry, I speak English… Or french if you want». Je tente encore un sourire innocent auquel il répond par un regard glacial et un «No English» tranchant. Une jeune femme qui attend son passeport propose de faire l’interprète mais son anglais est aussi hésitant que mon russe. Le jeu est difficile : je fais semblant de ne pas comprendre les questions du douanier, attends qu’elle m’en donne une traduction approximative. Où allez-vous ? Que faites-vous dans la vie ? Êtes-vous mariée ? Avez-vous déjà visité l’Ukraine ? Avez-vous déjà eu des problèmes avec les autorités ? Après quinze minutes environ, il prend mon passeport et mon téléphone et me prie d’aller patienter dans la pièce voisine. La jeune femme me prévient que cela peut prendre une heure comme trois.Dans la salle d’attente, les gens arrivent et repartent. Je me concentre pour déshabituer mon cerveau à la langue russe ; à l’encontre de ce que j’ai fait jusqu’ici, je me force à penser en anglais. Je ne sais pas ce qui m’attend. D’autres questions ? Une fouille de mon sac (dans lequel se trouve mon cahier de russe) ? Trente minutes passent, puis soixante, puis je perds le compte. Je pense aux autres, dans la marshrutka. Ils sont sûrement partis. C’est normal, il est passé minuit, il y a des enfants et des gens fatigués qui ne me doivent rien. Je sais que c’est arrivé à d’autres touristes d’Europe que le taxi ne les attende pas à la douane. Je comprends mais j’ai peur. Je ne sais pas ce qui va encore se passer ici, ni comment rejoindre Vladikavkaz, si mon hôtel est ouvert toute la nuit, s’il est possible de dormir à la gare routière, si c’est dangereux…J’ai la gorge nouée mais je ne veux pas pleurer. Je me répète que c’est normal, c’est un jeu d’intimidation, il ne m’arrivera rien. Une vieille dame assise à côté de moi me propose un bonbon et je réalise que je meurs de faim. Je n’ai pas mangé depuis des heures.Un peu avant 1h00, l’agent qui m’a interrogée vient me chercher pour me reconduire au guichet. La douanière appose le précieux tampon sur mon passeport et je passe le contrôle des bagages. Il y a quelques personnes ici, je me dis qu’une voiture sera bien d’accord de me prendre en stop. Épuisée, déboussolée, je pousse la porte vitrée et sors du poste de contrôle dans la nuit noire. Devant le bâtiment hostile, la vaste place bétonnée est vide. Vide, à l’exception du minibus blanc qui m’attend. Je me rends compte que je retenais mon souffle. La reconnaissance et le soulagement me le rendent. Je m’approche, distingue mes compagnons de voyage qui dorment à l’intérieur, appuyés sur leur sac, emmitouflés dans leur veste et sous leur bonnet. Je cogne doucement à la fenêtre avant. Le chauffeur m’ouvre, des têtes ensommeillées se relèvent et la digue cède en moi. Je n’arrive pas à répondre aux voix qui me demandent si ça va. Je bredouille «vsio khorosho», tout va bien, en hoquetant. La jeune Russe assise devant moi me serre le bras en murmurant des mots réconfortants. Enfin, nous sommes en Russie.Il reste une demi-heure de route jusqu’à Vladikavkaz. Le chauffeur ignore la fatigue, il conduit vite, évite les nids de poule alors que les contours de la ville apparaissent enfin. Impossible de savoir où nous sommes exactement en raison des brouilleurs de GPS. La marshrutka s’arrête enfin devant un immense magasin ouvert 24h/24. La gentille voisine russe offre de commander un taxi pour nous mener à nos hôtels respectifs et, quelques minutes plus tard, une vieille Lada vient nous chercher – elle, Benoît et moi. Par la fenêtre de la voiture, mes yeux encore humides regardent danser les lumières de Vladikavkaz. À la radio, Stevie Wonder chante : «I just called to say I love you».Vers les autres articles




