Cluj Napoca et une pincée de sel

Après Bucarest et Braşov, il était temps d’avancer d’une lettre dans l’alphabet pour découvrir Cluj Napoca. La capitale de la Transylvanie, deuxième ville la plus peuplée du pays, est surtout un bel assemblage de superbes monuments et de cafés accueillants. On en profite pour visiter un musée saugrenu et plonger dans une abyssale mine de sel.

Depuis Braşov, je parcours d’abord des paysages de montagnes où les rails filent entre les parois de pierre et les aiguilles des sapins frôlent la fenêtre du train. Une rivière forme un petit torrent qui accorde sa course à la nôtre. Dans l’air règne un brouillard hésitant qui étire ses longs doigts insaisissables entre les sapins. Nous rejoignons ensuite la plaine et ses champs cultivés, parsemés d’immenses gouilles dans lesquelles se reflètent les nuages. À chaque arrêt, même au milieu de nulle part, un∙e chef∙fe de gare patiente sous le logo des CFR, casquette bordeaux, uniforme de la compagnie nationale des chemins de fer et panneau en bois dans la main.

Dans le train, il fait chaud et froid en même temps. Près de la fenêtre, l’isolation montre des faiblesses et je sens l’air frais de l’extérieur souffler vers moi. Sur le minuscule rebord, un radiateur caché sous une grille crache un filament d’air chaud qui se dissipe presque aussitôt. Efficacité énergétique discutable.

Les minutes s’égrènent à la vitesse du train, lentement et paisiblement. Bientôt, nous retrouvons les montagnes, leur dos arrondi couvert de forêts pourpres et bosselées. J’aperçois un paysan assis sur un vieux char en bois tracté par un cheval et, juste après, une installation de panneaux solaires fraichement posée sur un toit. Cet équilibre saugrenu se transpose partout en Roumanie. C’est d’ailleurs le cas dans le carré de huit sièges où je suis assise. Il y a deux filles de mon âge, l’une scrolle Tiktok et l’autre feuillette Cosmo. Une quatrième femme bien plus âgée semble venue d’un autre temps, avec son pull en laine et son fichu sur la tête.

Cluj est très grande et plus moderne que Braşov. Elle compte cependant de nombreux monuments historiques et de très belles demeures colorées. Je plonge au cœur de la ville dès mon arrivée, me laissant étourdir par le flot des passant∙es, le bruit des voitures et l’énergie grisante de la fin d’aprèm.

Le lendemain, je décide de participer à un «Free walking tour» afin d’avoir un aperçu différent. Pendant près de deux heures, Andreea nous fait découvrir sa ville et nous raconte l’histoire de la région.

La place des musées – la plus ancienne de la ville – est pittoresque. Il y a des terrasses, une église franciscaine jaune et de hauts arbres dont les feuilles dorées se détachent silencieusement, virevoltent un instant avant de se poser sur le sol pavé.

À quelques pas d’ici se trouve la maison où naquit Matei Corvin, l’un des rois hongrois les plus importants. Lui, on le retrouve sur l’autre place centrale de Cluj, Piata Unrii, où son immense statue trône devant la non moins immense cathédrale Saint-Michel.

C’est intéressant, cet édifice catholique qui domine l’une des places principales de la ville, sachant que la Roumanie est majoritairement orthodoxe. C’est une conséquence de la riche histoire de la Transylvanie et en particulier de Cluj Napoca, qui fut bâtie par des Celtes, conquise par les Romains puis par plusieurs peuplades germaniques, récupérée par des colons allemands, avant de devenir ottomane, puis d’appartenir au royaume de Autriche-Hongrie pour finalement devenir roumaine en 1918.

Aujourd’hui, l’influence hongroise émane de chaque recoin de Cluj, que l’on qualifie généralement de biculturelle. Cela se ressent aussi dans l’assiette; soupes, lángos et kürtőskalács figurent souvent sur la carte des restaurants ou dans les quelques échoppes de streetfood encore ouvertes en ce début novembre.

Cluj me plaît, mais elle ne me fait pas le même effet que Braşov. Elle est immense, monumentale même, mais il n’y a pas vraiment de place centrale et les rues piétonnes sont éparses et peu nombreuses. Le centre est encombré de voitures et je trouve qu’il manque un peu de nature. On en trouve, mais elle est confinée dans l’enceinte des parcs publics. J’ai bien aimé le Central Park avec son petit lac. Il se trouve sur le chemin de la colline de la citadelle, d’où l’on profite de l’un des meilleurs coups d’œil sur Cluj.

Je traîne aussi au jardin botanique, un peu plus sur les hauteurs de la ville. L’endroit est très accueillant, pour une fin de journée automnale. En été ou au printemps, il doit être encore plus impressionnant, avec ses serres gigantesques peuplées d’immenses palmiers, son jardin japonais et les centaines d’arbres, de buissons et de plantes qui y poussent.

Suivant toujours les conseils de mon Petit Futé, je me rends au musée ethnographique pour en savoir plus sur les traditions régionales. Malheureusement, tout est en roumain et bien que j’aie déjà passé cinq jours sur place, mes connaissances linguistiques sont encore à mi-chemin entre «pauvres» et «inexistantes». Je contemple un instant les outils en bois et les silex, admire les costumes d’époque et ressors après un temps qui me semble respectueux.

Ne m’avouant pas vaincue, je prends la route du musée historique de la Transylvanie, quelques rues plus loin où je paie les 10 lei du billet d’entrée et constate ensuite que les nombreux panneaux explicatifs du musée ne sont pas plus bilingues que la dame de l’accueil. Deuxième échec.

Je regagne la rue et décide de me promener en admirant les monuments de l’extérieur et de renoncer à la visite des musées. Au détour d’une rue, un panneau attire cependant mon attention avec son slogan: «The weirdest place in Cluj». Il s’agit du Steampunk Museum, niché en plein cœur de la ville derrière une étroite façade. Je pousse la porte et me laisse emporter dans cet incroyable univers aussi effrayant qu’amusant. J’y découvre une brève histoire du steampunk, ce mouvement artistique qui se déroule au 19ème siècle sur fond de révolution industrielle en recourant massivement aux technologies futuristes. Entre machines à vapeur, laboratoire aux décoctions multicolores, instruments de torture ou de musique, jeux vidéo anachroniques, tourne-disque d’époque, le musée est une mine d’objets psychédéliques.

Au deuxième étage, une diseuse de bonnes aventures accueille le public curieux de savoir ce que l’avenir lui réserve. Je préfère me laisser la surprise et passe plutôt à la contemplation de la déco qui oscille entre champignons géants, dirigeables et baleines oniriques. Dans la vaste bibliothèque qui recouvre tout un pan de mur, une pancarte nous invite à trouver le bon livre – celui qui ouvre la pièce secrète. Des enfants s’activent à toucher les nombreux ouvrages quand tout à coup, l’étagère se met en mouvement. Derrière elle, une armée de coucous cliquettent en chœur et une étrange machine à remonter le temps trône au centre de la pièce. Une personne du staff invite une jeune fille à s’asseoir, presse sur quelques boutons et l’envoie dans l’Amérique des années 60. Bref, c’est très ludique, super bien fait et l’accueil (en roumain ou en anglais) est top. Une visite à faire absolument!

Si la découverte du «Steampunk Museum» m’avait déjà fascinée, je n’étais pas prête pour l’incroyable expérience de la mine de sel de Turda. Pour prendre l’air et sortir un peu de la grande ville, je prends le bus un matin en direction de la bourgade de Turda, à une quarantaine de kilomètres de Cluj Napoca. Lorsque je demande au chauffeur un billet pour la «Tourda saulte maïne» dans mon plus bel anglais, il me jette un regard interrogateur. Les autres personnes à bord traduisent «Salina Turda» et voilà que nous nous comprenons. Une petite demi-heure plus tard, je descends du véhicule un peu dans la périphérie de Turda et marche jusqu’à la mine de sel. De la route goudronnée partent des ruelles en terre battue bordées de petites maisons clôturées.

En Transylvanie, des gisements de sel se sont formés il y a 13,5 millions d’années et la couche de sel s’étend partout dans le sous-sol du plateau. À Turda, cette couche est particulièrement conséquente, dépassant les 1200 mètres d’épaisseur. L’exploitation a commencé au temps des Romains déjà, mais c’est surtout à l’époque de l’Autriche-Hongrie que le business s’est développé. Les mines ont alors été renommées en hommage aux personnalités princières: Mina Tereza pour l’archiduchesse Marie-Thérèse, Mina Iosif pour Joseph II, empereur du Saint-Empire Romain Germanique, Mina Rudolf en hommage à ce membre de la maison impériale et royale d’Autriche-Hongrie, et enfin Mina Ghizela pour la fameuse Sissi. Le père de cette dernière, l’empereur d’Autriche François-Joseph 1er, donne son nom à la Galeria Franz Josef qui conduit aux mines et par laquelle le sel transitait sur rails en direction de la surface.

Assez parlé de la haute société, on descend? Après avoir traversé un long couloir aux parois brillantes de sel, on rejoint les différentes mines. Dans ces gigantesques cavités souterraines règne une atmosphère mystique où l’air manque et le tournis me gagne.

Lentement, je descends la centaine de marches rongées par le sel sans pouvoir détacher mes yeux du spectacle qui s’offre à moi. Cette véritable cathédrale souterraine est éclairée par un assemblage de néons froids qui peignent la mine en gris bleuté. Le son se projette dans les entrailles de la montagne et fait des ricochets contre les murs striés de dessins géométriques.

L’exploitation du sel a cessé en 1932 et la mine a servi de refuge à la population locale durant la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1990, le lieu est devenu une attraction touristique, qui s’est développée encore davantage en 2009 lors de la rénovation. On y a alors aménagé un amphithéâtre, un minigolf et une grande roue. Le côté Disney est certes un peu dommage, mais il n’enlève rien au caractère unique de cet endroit.

Je traverse la mine Rudolf pour rejoindre le balcon qui donne sur la mine Thérèse. Le coup d’œil est vertigineux. Tout en bas, une barque solitaire écume le lac souterrain. Lorsque la rame creuse l’eau noire, son fracas cogne contre les murs en renvoie un écho terrifiant.

Je plonge dans la mine Thérèse par une volée de marches et rejoins le lac. En relevant la tête, je contemple l’espace vertigineux qui me sépare de la surface de la terre. Creusée en forme de cloche, la plus ancienne mine de Turda est fascinante avec ses 80 mètres de haut et 75 de diamètre. Un pont permet de rejoindre la petite île aménagée au centre du lac et décorée de structures en bois piquées de néons.

Lorsque je ressors de la mine et rejoins la surface, près de 120 mètres plus haut, j’ai l’impression de me réveiller d’un drôle de rêve. L’expérience était magique, bouleversante et donc vivement recommandée.

J’ai également beaucoup aimé la petite ville de Turda où je prends le temps de m’égarer après la visite de la mine et afin de retrouver mes esprits. Son centre est en chantier, mais cela n’entache nullement son charme.

Malgré la proximité de la mine, on sent qu’on est loin des sentiers touristiques. Le chauffeur du bus veut absolument m’aider à rejoindre Cluj sans encombre (la liaison en transports publics n’est pas très bien indiquée). Il ne parle presque pas anglais mais son regard s’illumine lorsque je lui demande si, peut-être, l’allemand serait une option. Il me raconte que son frère vit en Bavière et que c’est la seule occasion pour lui de le pratiquer. On bavarde sur sa vie à Turda, sur sa fille qui vient de finir l’école et sur la suite de mon périple en Roumanie. Il dit que je vais adorer Sighişoara, où je me rends demain, et la prédiction se confirmera. L’échange est bref mais le sourire et la gentillesse de cet homme ajoutent une étincelle à ce voyage déjà tellement lumineux.


Infos utiles

Mes recommandations pour Cluj Napoca
👣 Te balader à pied au centre-ville, par exemple en partant de l’église franciscaine sur la place des musées, en passant par la statue de Matei Corvin sur la place de l’Union, en longeant le Bulvardul Eroilor jusqu’à l’opéra et l’immense cathédrale orthodoxe de la Dormition-de-la-Mère-de-Dieu.
🍴 Manger local chez Vărzărie, une véritable cantine roumaine fréquentée par des Clujien∙nes (Bulevardul Eroilor 37). L’accueil est attentionné, le service ultra rapide et la nourriture très bonne.
🌺 Prendre l’air au jardin botanique Alexandru Borza.
🌳 Traîner au bord du lac du parc Parcul Central Simion Bărnuțiu, s’arrêter à l’une des cabanes tout au bout du parc pour manger un kürtőskalács, le gâteau à la broche hongrois originaire de Transylvanie, puis monter au belvédère du Parcul Cetățuia pour profiter du meilleur coup d’œil sur Cluj Napoca.
🦾 Visiter le Steampunk Museum et plonger dans un fascinant univers.
☕ Faire une pause dans le joli cadre du Café Bulgakov (Strada Inocențiu Micu Klein 17).
🧂 Prendre une bonne demi-journée pour découvrir la mine de sel de Turda, véritable coup de cœur de mon séjour à Cluj. Pour se rendre à Turda en transports publics depuis Cluj Napoca, il faut prendre une navette spéciale qui ne figure pas sur le réseau des bus locaux. C’est un petit bus de la compagnie ALIS qui part de Piața Mihai Viteazu 9. Il y a un départ toutes les heures, mais le plus simple est de te rendre à l’office du tourisme (Bulevardul Eroilor 6) pour avoir les horaires et les infos les plus actuelles.


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