Vertige au Saut du Day

La dernière newsletter «Boussole», de Les Others, parlait du syndrome de Stendhal qui fait référence au vertige vécu par les voyageur∙ses devant des œuvres d’art avec lesquelles iels ressentent une connexion particulière, jusqu’à les déconnecter de la réalité. J’en ai déjà parlé ici, je ne suis pas la plus sensible à l’art qui s’admire dans les musées; mon émerveillement se manifeste dehors, face à la poésie des paysages. Au Saut du Day, dans le Nord vaudois, tous les éléments étaient réunis pour que la magie opère: de l’eau, de la solitude et un cadre scandaleusement paradisiaque.

Ça commence par un message en forme de «Hey, tu connais cet endroit?» auquel je réponds un «Wow jamais vu. On va?». Et très vite, on choisit la date, on monte dans le train et on se retrouve en gare du Day, à deux pas de Vallorbe.

Les flèches jaunes nous indiquent le chemin à suivre. On plonge dans les champs bourdonnants où les tracteurs s’activent sur une terre trop sèche pour la saison. Au-dessus de nos têtes, les buses tourbillonnent, repérant leur prochain festin. Les hautes herbes dansent une valse intrépide, dictée par le vent.

Après quelques enjambées, le sentier se glisse à l’ombre de la forêt où il dégringole en escaliers inégaux. Autour de nous, les branches tendent leurs feuilles aux multiples nuances de vert. Les arbres rafraîchissent l’atmosphère pesante de ce début d’été. Déjà, les contours du barrage du Day se laisse distinguer entre les feuillages.

On y accède en descendant encore quelques marches. Le barrage retient le lac du Miroir, qui porte bien son nom. La surface luit comme de l’huile, figée dans une torpeur mêlée à l’angoisse d’un mois de mai bien trop chaud. Les arbres s’y reflètent, impassibles. On admire le drôle de bâtiment qui se prélasse les pieds dans l’eau avant que le regard ne s’accroche au loin, sur les arches majestueuses du viaduc du Day.

La corolle du barrage franchie, le sentier s’élance sur la droite. Le sol se fait plus pierreux alors que la végétation envahit ses abords, attirant des hordes d’insectes. Ça monte un instant avant de replonger dans la forêt. Déjà, le bruissement de la rivière promet un regain de fraîcheur. Avant d’apercevoir ses flots, on entend son murmure comme une promesse.

Soudain, la route se resserre et il faut marcher à la queue-leu-leu. Sur la gauche, d’imposantes falaises s’emploient à conserver la fraîcheur de l’air et donnent un caractère mystique à la promenade. On serait presque tenté∙e de se taire, mais ce n’est pas dans les habitudes.

Le sentier est pavé de racines biscornues. Il grimpe et redescends pendant quelques instants avant d’offrir une ouverture sur la rivière qui galope sur notre droite. On s’approche pour repérer un passage.

Tout au bord des gorges de l’Orbe, j’avance lentement sur la surface plane des immenses pierres polies par la rivière. Les chutes sont à quelques enjambées à peine, je m’approche encore un peu pour profiter de la fraîcheur qu’elles dégagent et laisse leur fracas vrombir à mes oreilles. Le décor est exceptionnel, je n’ai jamais été aussi proche d’une cascade et je savoure la sensation grisante qui s’empare de moi.

En amont, sur ma droite, je vois la course effrénée de l’eau qui fuit les pierres, virevolte, ruisselle et se renverse en ondoyant à mes pieds. Elle se jette ensuite dans le vide sur ma gauche, se déversant dans un vaste bassin qui semble étrangement calme face à la dégringolade tonitruante qui le remplit.

Après avoir admiré le spectacle quelques instants, nous retrouvons le sentier et poursuivons notre avancée le long des hautes parois rocheuses. Finalement, nos pas nous guident à travers les derniers feuillages qui débouchent sur le point central de la promenade.

La lumière diaphane donne à ce décor des accents de paradis. Devant nous, l’eau est calme. Apaisée des pleurs de la cascade, elle a rejoint le vaste bassin où barbote un couple de colverts. Une végétation luxuriante émerge de l’eau peu profonde. Si Disney avait dû raconter cette histoire, je crois qu’elle serait un mélange entre la découverte de la fontaine de jouvence dans Pirates des Caraïbes et le décor de «Upendi» dans le Roi lion.

Le cadre est si beau que je ne sais où donner de la tête. Je m’aventure sur la vaste plage de galets pour rejoindre le rivage. Là, sur ma droite, la cascade vrombit sans jamais se fatiguer. Nous sommes au pied du Saut du Day. Deux photographes sont postés derrière leur appareil et observent silencieusement la danse de petits oiseaux à travers leurs jumelles. Je m’approche, enjambe les pierres et rejoins le vaste bassin arrondi où s’écrasent les eaux de l’Orbe.

Des papillons bleutés virevoltent à mes pieds, trop excités pour se poser. Je ne sais pas combien de temps dure la contemplation, je savoure le sentiment d’exaltation et mesure la chance immense de vivre des moments pareils. Même l’eau glacée qui me pique la peau ne suffit pas à dissiper la fascination de l’instant. C’est après coup que je repenserai à cette histoire de syndrome des voyageur∙ses.

Fin de la transe, on remet nos baskets pour entamer le chemin du retour. SuisseMobile nous laisse sceptiques en indiquant un passage qui traverse les chutes. On s’approche du point indiqué par la carte pour découvrir avec surprise un tunnel qui permet de rejoindre le rivage en passant sous le Saut du Day. Les yeux s’habituent à l’obscurité mais la lampe de poche nous permet d’éviter de poser le pied sur une pierre glissante. Un petit escalier débouche de l’autre côté de la cascade, un peu en dessus du niveau du bassin.

Le chemin du retour n’est plus très long. On gravit quelques lacets escarpés avant de sortir de la forêt pour retrouver le bitume et les pâturages. Le soleil nous écrase de sa chaleur et on rêve d’un verre d’eau bien fraîche. Enfin, on rejoint le Day, où le train ne devrait pas tarder à venir nous rechercher.


Informations utiles

Durée: il y a plusieurs options, nous avons fait un petit tour d’environ 3 kilomètres. Compter 1h30 selon la longueur de la transe au pied des chutes.
Difficulté: physiquement la promenade est facile et pas longue, techniquement il faut faire attention où l’on met les pieds, le sentier est un peu escarpé et plein de racines. Mais je pense que ça convient sans problème aux enfants.
☀ Attention, la gare du Day est en rénovation et la sortie du train se fait un peu plus loin qu’avant. Cela nous a fait prendre le mauvais chemin et rater le passage sur le viaduc du Day qui semble pourtant en valoir vraiment la peine!
Itinéraire: une bonne référence avec deux options.

▪ Pour en savoir plus sur le syndrome de Stendhal et t’abonner à Boussole 
▪ Les réf Disney : «La fonnetaine dé jouvence» (avec accent espagnol, per favor), «À Upendiiiiiii» 

2 commentaires sur « Vertige au Saut du Day »

  1. Bonjour,
    Très bon article. Je connais bien cette endroit et c’est vrai qu’il a un côté magique !
    Salutations.

Répondre à Sarah Annuler la réponse.

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